Super 8 5


Plus qu’un hommage au cinéma de Steven Spielberg, le nouveau film de J.J. Abrams est un hommage à une époque ; à une période de l’histoire et à un cinéma malheureusement émietté ou révolu. Super 8, c’est ces rêves de gosses que les réalisateurs des années ’80 et ’90 savaient si bien filmer, et qui ont été transformés, aujourd’hui, par des produits sans saveur car trop influencés par les jeux vidéos et les codes visuels des mass-media audiovisuels. C’est en fait de ça que parle Super 8 : de cette douce période où les gamins faisaient des maquettes, et sortaient de chez eux pour s’amuser entre potes et faire des films.

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Rencontre du Troisième Type

Il y’a de cela une semaine, notre rédacteur en chef préféré – Valentin pour le citer – nous a envoyé un mail commun, à nous ses amicaux rédacteurs, pour mettre quelques points au clair. Rien de bien méchant et tout en courtoisie : il s’agissait simplement d’établir quelques règles d’écriture commune afin d’uniformiser les articles d’Intervista. Parmi ces règles d’écriture, il nous a été demandé de ne jamais parler à la première personne. Mais, parfois, est-il possible de ne pas parler à la première personne ? Je vous avoue que je suis très embêté. Peut être aurais-je dû laisser cet article sur Super 8 à quelqu’un d’autre, car je vais être incapable pour ce film de ne pas parler de moi et donc, de ne pas employer le fameux ’’je’’ désormais prohibé. Car, pour en venir au film, Super 8 raconte l’histoire d’une troupe de gamins, qui se regroupent en cachette la nuit pour réaliser un film de zombies fait maison, et qui, alors qu’ils filment une scène cruciale dans une gare désaffectée, vont être témoins malgré eux d’un spectaculaire – c’est bien le mot à employer ! – accident de train. Il s’agit en fait d’un convoi ferroviaire de l’armée de l’air sous haute sécurité. Dans la catastrophe est libérée une créature étrange, et l’armée investit très rapidement les lieux alors que le village alentour est témoin d’attaques et de disparitions mystérieuses.

On a lu dans la presse spécialisée, tout et son contraire à propos de ce film annoncé comme ’’le blockbuster de l’année’’. Certains l’ont couvert de louanges, ayant apprécié redécouvrir des saveurs d’autrefois, tandis que d’autres – inutile de les citer car c’est souvent toujours les mêmes – y ont vu un pari raté, plus encore ’’une arnaque’’. De fait, ils n’aiment pas particulièrement Steven Spielberg et donc, il leur parait évident que son héritier désigné soit étiqueté d’entrée de jeu comme un homme à abattre. Il est en fait assez simple de comprendre pourquoi certains aiment, et d’autres non. Inutile d’avoir fait cinq années d’études en sociologie ou en psychologie pour rapidement faire un constat crédible. La différence entre les gens qui aiment, et ceux qui détestent Super 8, c’est que les premiers se retrouvent dans les mômes parce qu’ils faisaient eux-mêmes des films et des maquettes gamins (avec leur imagination et peu de moyens) alors que les autres ne s’y retrouvent pas, principalement parce que ces enfoirés avaient des parents friqués et jouaient tout seuls avec leurs jouets hi-tech et leurs consoles de jeux-vidéos. Voilà qui est dit. Pour ma part, j’ai adoré.

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J’ai adoré parce que le film a ravivé en moi comme une orgie de petites madeleines de Proust. Des madeleines dans lesquelles j’ai apprécié croquer goulûment, avec un sourire amusé et un regard complice. Cela m’a rappelé mes après-midis avec mes copains de l’époque, à réaliser des films amateurs aux histoires aussi incroyables qu’improbables. Je me retrouve autant dans le personnage de Charles – ce gamin qui se rêve déjà réalisateur, légèrement despotique avec ses petits camarades – que mon confrère rédacteur Thibault Franquin doit probablement se retrouver dans le personnage du jeune héros Joe, spécialiste du maquillage de monstre. Je me retrouve encore d’avantage dans ces personnages, puisque, comme eux, je me trouvais trop cool sur mon bmx, que je faisais des maquettes, et que j’avais aussi un copain obèse.

Alors non seulement, on peut aimer Super 8 parce qu’il fait écho à nos propres passions et à nos propres rêves de gosses, mais il faut ajouter à cela le plaisir complice de redécouvrir les saveurs des films de notre enfance : qui, oui, sont pour beaucoup ceux de Steven Spielberg. Le film de Abrams est présenté partout comme tel, comme l’hommage d’un « Spielberg-addict » à son maître. Pour la petite histoire, il faut rappeler que Abrams doit beaucoup à Spielberg. Alors qu’il était gamin et qu’il participait aux festivals de films amateurs tournés en Super 8 – le film y fait par ailleurs directement référence – J.J. Abrams et certains de ses potes dont le réalisateur Matt Reeves (Cloverfield, 2008) ont été repérés par une attachée de presse de Steven Spielberg, et le réalisateur déjà bien maître d’Hollywood, leur a proposé de restaurer ses propres films Super 8 tournés durant l’enfance. On comprendra dès lors, que J.J. Abrams est plus à même que n’importe qui à jouer les successeurs, puisqu’il a été presque désigné comme tel par l’intéressé.

SUPER 8

En réalité, Super 8 n’est pas tant un hommage à ce cinéma. Il l’est un peu, c’est vrai, mais je dirais plutôt que c’est ce que l’on pourrait appeler un « revival » d’un genre de blockbusters malheureusement devenus rares dans nos salles. Alors oui, si l’on s’amuse aux jeux des comparaisons, la troupe de môme rappelle vachement Les Goonies (1985) – production made in Spielberg – certaines scènes d’attaques du monstre font écho à Jurassic Park (1993) et le rapport du héros avec la créature est un évident clin d’oeil à E.T. l’Extraterrestre (1982). Mais plus encore, Super 8, par son histoire et son contexte, est très proche de l’un des films les plus réussis de Steven Spielberg sur la question, à savoir Rencontres du troisième type (1977). Pris d’une grosse overdose de mélancolie, j’ai revisionné ce Spielberg juste après être rentré de la projection de Super 8 et j’ai été amusé par les liens concrets entre les deux films.

D’abord, l’époque où ils se déroulent (tous les deux dans la fin des années ’70), ensuite je ferai volontairement appel à vos souvenirs de cinéphiles en vous demandant de vous remémorer plus particulièrement la scène où Richard Dreyfuss reconstitue chez lui la fameuse montagne qui l’obstine tant. Alors qu’il s’adonne à ce curieux loisir, une télévision, au premier plan, passe le journal télévisé du jour : le présentateur annonce qu’un train militaire de l’US Army vient de dérailler dans des circonstances inexpliquées, et que plusieurs événements étranges seraient liés à cette catastrophe. Evidemment, on ne peut que penser alors, que cette ’’histoire dans l’histoire’’ – qui n’est d’ailleurs pas du tout développée davantage dans le film de Spielberg – aurait inspiré une partie du script de Super 8. Pourquoi pas. Même si Spielberg rappelle que Abrams n’est pas dans une pâle copie de son cinéma, mais simplement dans l’application de codes de genre, que Spielberg n’a pas inventé lui même, mais plutôt empruntés à la littérature de science fiction.

Par sa mise en scène, brillante, le nouveau maître de l’entertainment américain – qui a déjà révolutionné l’écriture télévisuel avec Lost (2004-2010) par exemple – parvient en fait à retrouver la façon de faire des films comme jadis. A l’heure où aujourd’hui, le cinéma présenté aux jeunes n’est qu’un ramassis d’effets spéciaux, de remakes sans idées et de copier-coller de jeux vidéos sur grand écran, le cinéma de Spielberg et consorts témoignait d’avantage d’une fascination enfantine pour l’inconnu, et posait un regard de gosse sur ce qu’il filmait. Le cinéma de ces années là s’adressait aux parents en faisant appel à ce qui leur restait d’enfantin en eux, et s’adressait aussi aux enfants sans jamais les prendre pour des gosses. Aujourd’hui, le cinéma s’adresse à un public uniformisé, qui n’a de cesse que de demander de l’action, de la violence et du sexe. Perdues l’innocence et la douceur de jadis, tout a déjà été vu, et aujourd’hui ce n’est pas pour rien si l’on ne tente plus d’aider les aliens ou leur parler, mais qu’on choisit plutôt de ne pas faire dans la demi-mesure, puisqu’on les dézingue sauvagement, parce que de toute façon, eux aussi sont là pour ça. Finis la douce naïveté et l’enchantement recherché par Spielberg à son époque ?

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C’est justement cette naïveté que parvient à retrouver J.J. Abrams, car sa caméra a des yeux d’enfants : nos yeux d’enfants. Sa mise en scène récupère quelques douceurs d’autrefois, aujourd’hui complètement disparues de la plupart des productions à gros budget qui cherchent toujours plus de réalisme. En témoigne l’utilisation plus que récurrente des effets de ’’smear’’ ou ’’lens flare’’, ces rayons bleuâtres qui scissionnent l’écran de part en part – il s’agit en fait d’une aberration de la lentille à la réception de la lumière – qui font directement écho à leur utilisation presque systématique dans la plupart des films de SF des années ’70 et ’80 tels que Starman (1985) de John Carpenter ou bien sûr dans E.T. (1982) et Rencontres du troisième type (1977). Abrams utilise ces petits détails de mise en scène qui nous ravivent les papilles à la manière des petites madeleines dont je vous ai précédemment parlé.

Tout fonctionne ainsi, Abrams s’amuse avec les codes de la même manière que ses jeunes protagonistes s’amusent avec ceux du film de zombies dans leur fabuleux court-métrage – visible entièrement lors du générique de fin. Jamais dans la caricature, à moitié dans l’hommage, il s’applique surtout à redorer les codes de son mentor, je dirais même plus à les sublimer : simplement parce qu’ils en avaient besoin, eux, qu’on avait tant oublié.

Joris Laquittant


A propos Joris Laquittant

Sorti diplômé de la Fémis en Montage en 2017, Joris obtient son diplôme d'éleveur de Mogwaï dès l'âge de huit ans. Quand il ne dessine pas sur Dé'Ciné (decine.fr), il aime écrire sur le cinéma qui fait pas genre. Il est aussi membre fondateur de "L'Association pour la réhabilitation de l'importance de Walt Disney dans l'histoire du cinéma". Sa voyante dit que son signe astral est David Cronenberg ascendant Joe Dante, et il suit un traitement d'acupuncture trois fois par semaine pour soigner son addictions mono-maniaque aux flare bleus.


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