Jessica Harper, Princesse du Mauvais Genre


Impossible de laisser passer l’idée d’inaugurer le magazine avec une interview culte. C’est Jessica Harper qui sera l’objet, non pas du désir (quoique), mais de ce premier entretien. L’interprète de Phoenix dans le Phantom of the Paradise de Brian De Palma, aujourd’hui retirée du grand écran, a répondu aux questions d’Intervista en restant la personne qu’on imaginait : calme et réservée. Une femme d’abord, une artiste ensuite.

Comment avez-vous commencé votre carrière ? Vous venez d’une famille d’artistes ; est-ce qu’avant Phantom of the Paradise vous étiez déjà en relation avec le monde du spectacle ?

J’ai eu mon premier boulot sur Hair, à Broadway. J’ai eu une chance extraordinaire : je suis allé à une audition libre, et j’ai eu le rôle. Ma mère chantait dans des night-clubs à New York et a étudié le jeu d’acteur à la New School. Mes parents aimaient tous les deux les arts, donc ils étaient évidemment derrière moi.

Brian De Palma semblait pratiquer un vrai travail en binôme avec Paul Williams, l’un s’occupant plutôt de la technique, de la mise en scène, et l’autre de la musique. Comment se déroulait le travail avec eux ?

J’ai adoré travailler avec l’équipe de Phantom. Brian, Paul et Bill [Finley, interprète du Phantom, ndr] avaient tous un talent unique qui leur était propre ; c’était très stimulant.

Comment avez-vous rencontré Woody Allen ? J’ai noté une chose assez amusante, aucune actrice n’a joué dans plus d’un film d’Allen à part ses trois muses Diane Keaton, Mia Farrow et Scarlett Johansson. Vous semblez donc être une exception, avec deux Woody Allen au compteur !

Le producteur de Woody m’a vue dans un spectacle off-Broadway et a parlé d’une possible rencontre, qui a eu lieu. Pour l’anecdote, j’ai failli travailler avec lui trois fois : il m’a offert un rôle dans Annie Hall mais je n’étais pas disponible à ce moment-là.

Inconnue dans le monde du cinéma en 1974, en moins de trois ans vous avez travaillé avec Brian De Palma, Woody Allen et Dario Argento. Bien que ces réalisateurs n’étaient pas encore considérés comme « cultes », leurs films avaient beaucoup de succès. Est-ce que vous réalisiez ce qui vous arrivait ?

Il était clair que tous ces réalisateurs avaient un talent unique, et qui leur était propre à chacun. Je le savais à l’époque et je savais que j’avais beaucoup de chance de travailler avec eux…

Vous connaissiez le travail de Dario Argento avant Suspiria ?

J’avais vu un de ses films, que j’avais trouvé très intéressant… Et ce film a suffi à me faire comprendre que je voulais travailler avec lui.

Beaucoup de grands acteurs américains en fin de carrière venaient tourner en Europe à cette époque, et c’était une chance pour beaucoup de jeunes acteurs de les côtoyer et de leur donner la réplique. Vous étiez dans ce même cas de figure, puisqu’on trouve Joan Bennett et Alida Valli dans le film de Dario.

J’adorais l’idée de travailler avec ces actrices légendaires, et j’ai pris énormément de plaisir à faire cette expérience. Elles étaient toutes les deux des femmes élégantes, brillantes et gracieuses.

Je pense que Suspiria est un grand film, et à part Argento lui-même avec Ténèbres, personne n’a réussi à faire un film d’horreur aussi beau, esthétiquement parlant.

Selon moi, c’est un film fabuleux, très beau à regarder, intéressant et mystérieux.

Stardust Memories parle des histoires d’amour d’un réalisateur, mais il n’y a ni Diane Keaton, ni Mia Farrow. C’est l’un de vos plus beaux films selon moi, et l’un des plus beaux de Woody Allen.

Je pense que c’est un film fantastique, et j’ai adoré le faire. J’ai vraiment aimé le travail que je faisais sur ce film. Woody m’a poussée à jouer d’une manière à la fois très naturelle et originale. J’ai rarement eu la chance d’interpréter un tel rôle.

J’aimerais parler maintenant de Shock Treatment. En France, seuls les fans du Rocky Horror Picture Show connaissent l’existence de ce film, sans l’avoir forcément vu, d’ailleurs ; a-t-il eu du succès aux États-Unis ?

J’ai bien peur que non !

Votre interprétation de Janet est complètement différente de celle que donne Susan Sarandon dans le Rocky Horror. Comment en êtes-vous arrivée à avoir ce rôle ?

J’ai auditionné pour le rôle auprès du réalisateur, du producteur, etc., bref la procédure habituelle. J’ai été encore une fois chanceuse.

Après ce film, vous apparaissez moins à l’écran, à part de temps en temps dans quelques comédies familiales (qui sont d’ailleurs toutes inconnues en France). On vous voit par contre un peu plus à la télévision. Pourriez-vous m’éclaircir un peu plus sur cette période ?

J’ai eu deux enfants, l’un après l’autre, et j’ai commencé à travailler beaucoup moins à partir de 1989. Je me suis par contre mise à écrire beaucoup plus, ce qui est d’ailleurs l’activité dont je consacre la plupart de mon temps aujourd’hui. J’ai écrit neuf livres pour enfants, et je travaille en ce moment à l’écriture d’un livre de cuisine sur un ton humoristique, qui est basé sur mon blog, thecrabbycook.com [en anglais, ndr].

Bien que votre carrière d’actrice s’étale sur plus de trente ans, vous n’apparaissez que dans une vingtaine de films. Est-ce un choix de votre part ?

Oui, et puis il y en a certains que j’aurais préféré ne pas faire. Ils n’étaient juste pas bons ; qui a envie de s’impliquer dans quelque chose dont on ne peut pas être fier ? Mais parfois, tu ne sais pas à quel point un projet sera bon, et parfois, tu as juste besoin de te faire du fric, alors tu acceptes le boulot !

Avez-vous vraiment arrêté votre métier d’actrice ? On ne vous a plus vue à l’écran depuis Minority Report !

Je suis tellement occupée par ce que j’écris, et je suis tellement heureuse d’être devenue mon propre patron… Et puis ça rejoint ce que je t’ai dit juste avant.

Y-a-t-il des artistes avec lesquels vous aimeriez travailler, aujourd’hui ?

Il y en a tellement ! Je pense d’abord à Elvis Costello, ou dans un autre registre Ang Lee ou Denzel Washington…

Tiens, c’est étrange que vous parliez de Costello, j’ai écouté son nouvel album hier soir ! Et encore une fois, il frappe encore là où on ne l’attend pas… C’est vrai que maintenant que vous le dites, je vous imagine bien travailler ensemble… ! Défendez-vous toujours les films que vous avez fait à vos débuts, autrement dit les plus connus, ou en avez-vous assez qu’on vous considère seulement comme « la nana qui joue Phoenix », en ayant aucune idée de ce que vous avez fait depuis ce film ?

C’est comme ça, je ne peux rien y faire. Je suis heureuse que tellement de gens vouent un culte à ce film, et je ne m’en plains absolument pas. Ça me rappelle une anecdote : une fois, je suis allée à Paris, place de la Madeleine ; il y avait un magasin d’électroménager, et j’ai vu que les télés en vitrine passaient Phantom of the Paradise ! C’était une coïncidence étrange mais amusante !

Votre envie d’écrire vient-elle de votre mère, qui écrivait elle aussi ? Quelle sorte de livres écrivait-elle ?

Ma mère a écrit trois livres qu’elle a publié elle-même, ils parlaient de généalogie, et ils sont excellents. Lire et écrire a occupé une grande partie de nos vies, mais ce sont plutôt mes enfants qui m’ont inspiré le fait d’écrire des livres pour enfants. Maintenant, j’aborde peu à peu des sujets plus adultes, basés sur ma vie de famille.

C’est de plus en plus commun de voir un acteur ou une actrice écrire des livres ; ça l’est moins quand ils n’écrivent pas sur leur carrière, et je pense que vous êtes la seule à écrire des livres pour enfants. Encore une fois, vous semblez être une exception…

J’ai commencé à écrire des chansons, de la musique pour mes enfants, et puis j’ai développé les idées de mes chansons dans un contexte plus grand, celui des livres. C’était une étape, tout ce qu’il y a de plus logique !

Les personnages de Phoenix, Suzy Bannion et Janet Majors semblent être la même personne : calme en apparence, innocente, mais qui en fait est quelqu’un de très mature et avec du caractère. Est-ce que Jessica Harper leur ressemble dans la vraie vie ?

Oui, je pense que tu pourrais dire ça, ou plutôt, pour résumer, que je suis beaucoup plus dure et coriace que j’en ai l’air ! Tu n’as qu’à demander à mon mari (rires) !

Dernière question, sans aucun rapport avec les précédentes : est-ce que souvent, vous regardez des films, vous écoutez des disques, vous lisez des livres ? En bref, quels sont les goûts de Jessica Harper, histoire de vous connaître un peu mieux ?

Dernièrement j’ai lu tout un tas de bouquins d’actualité, j’ai une soif incroyable d’information ! Je viens de lire Outliers [de Malcolm Gladwell, ndr], Team of Rivals [de Doris Kearns Goodwin, ndr], et The Big Oyster [de Mark Kurlansky, ndr], à propos de l’histoire de New York. J’ai adoré un livre intitulé Insoumise, qui retrace l’histoire de l’auteure [Ayaan Hirsi Ali, disponible chez Pocket, ndr], une Somalienne qui devient membre du parlement aux Pays-Bas. Les romans qui font partie de ceux que je dois lire prochainement sont The Signal de Ron Carlson et Zeitoun de Dave Eggers, et j’adore aussi David Sedaris.

Merci beaucoup, c’était un vrai plaisir de faire cette interview !

Merci à toi !

Valentin Maniglia


A propos de Valentin Maniglia

Amoureux du bis qui tâche, du gore qui fâche, de James Bond et des comédies musicales et romantiques. Parle 8 langues mortes. A bu le sang du Christ dans la Coupe de Feu. Idoles : Nicolas Cage, Jason Statham et Michel Delpech. Ennemis jurés : Luc Besson, Christophe Honoré et Sofia Coppola.

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